Saisons russes, roman
EAN13
9782234063129
ISBN
978-2-234-06312-9
Éditeur
Stock
Date de publication
Collection
LITTERATURE FRA
Nombre de pages
151
Dimensions
18 x 12 x 0 cm
Poids
166 g
Langue
français
Code dewey
843
Fiches UNIMARC
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Fin d'été

IVers l'âge de quarante ans, j'ai eu envie de reprendre l'apprentissage d'une langue. J'avais quitté cette activité depuis que j'avais terminé mes études. Je percevais que mon cerveau en était endolori, qu'il me signalait une menace de nécrose. Il me tiraillait. Mon cerveau crie constamment sa famine de mots, alors il avait l'idée d'utiliser son avidité pour conquérir une nouvelle langue. Il réclamait l'épreuve de ne pouvoir presque rien dire, de manquer cruellement de vocabulaire et de devoir tout le temps surveiller la grammaire.Enfin ! pour être tout à fait honnête, ce n'était pas seulement mon cerveau, non ! Mais tout mon corps. Et ma pensée. Toute ma personne, qui voulait connaître à nouveau cette expérience de sentir l'expression depuis sa naissance. Ma personne entière recherchait cet effort.
Anne avait entendu parler d'un certain Iouri, professeur de russe. On prétendait qu'il n'avait aucune méthode préétablie, mais qu'il en inventait une avec chacun de ses élèves. Et qu'ainsi il les amenait à une fluidité de langue surprenante. Mon cerveau n'avait manifestement rien contre le russe, mon corps trouvait le russe allègre, martelé, consistant, il se l'imaginait long en bouche, et ma personne entière trouvait la libre pédagogie de ce professeur prometteuse, exaltante.Anne savait que Iouri proposait des cours à de petits groupes qui étaient amenés à s'adresser les uns aux autres et à se comprendre mutuellement, mais il donnait aussi des cours particuliers. Il me fallait absolument un cours particulier.
Dès qu'Anne m'a parlé de ce professeur et de sa réputation d'ouverture, de souplesse, d'expérience, je n'ai plus voulu faire attendre mon cerveau ni mon corps, ni ma pensée, ni ma personne entière. J'ai trouvé facilement le numéro de téléphone de Iouri en consultant son site internet et j'ai pris rendez-vous. Au bout du fil, son écoute semblait déjà très attentive. Il m'a proposé de venir le surlendemain, vendredi, 15 heures. Il m'a donné l'adresse : il recevait dans une maison donnant sur une avenue, dans une banlieue assez éloignée du centre ville où j'habitais, une banlieue dont j'avais le souvenir qu'elle était verdoyante, résidentielle et bien aménagée en pistes cyclables. Tout de suite, mon corps a été attiré par l'idée d'y aller à vélo, m'éloignant de la ville pour rejoindre les arbres. J'étais heureuse de commencer dès avant l'arrivée de l'automne et je voyais la suite des saisons se profiler dans mon imagination en même temps que mes progrès dans la langue russe. Ma personne entière résonnait au projet linguistico-sportif, presque touristique, qui se dessinait.Anne s'est amusée quand je lui ai raconté comment ma décision, le coup de fil et le premier rendez-vous s'étaient enchaînés sans délai : « J'aurais dû m'en douter, s'est-elle exclamée. Avec toi les choses ne traînent pas. – Je préfère ne pas remettre ce genre d'entreprise à plus tard, tu sais Anne, je préfère profiter de cette onde d'entrain qui m'emporte. Et puis je pressens que ce travail va bien délier mes raideurs, toutes mes articulations. » Anne était ravie d'avoir été bonne messagère ou surtout de me trouver si enjouée. « Anne, ma sœur Anne, je vois l'âme russe venir ! » et je l'embrassais ardemment, sur les joues, sur les mains et aussi dans le cou, avec le pathétique que j'avais lu autrefois dans certaines pages de Dostoïevski.

IILa veille du rendez-vous néanmoins j'étais nerveuse, j'étais angoissée. Dans mon lit, au réveil, j'avais le corps en facettes. Certaines facettes me rentraient dans les côtes, d'autres bâillaient et rompaient la continuité de ma personne entière. Je me suis recroquevillée sous deux couettes dont j'espérais que le poids me rendrait mon enveloppe lisse, mais l'angoisse en a profité pour atteindre rapidement tous mes membres, et s'activer dans ma poitrine. Je me suis alors étalée, dans l'espoir que la multiplication des points de contact avec le matelas diluerait l'inquiétude. Mais mon corps est resté craquelé. Je le sentais comme un personnage de fresque d'une villa de Pompéi : une silhouette aux couleurs passées, parcourue de petites fissures dont les trajectoires bifurquent sans cesse.
Pour parvenir à sortir de mon lit, inspirée à nouveau par Pompéi, j'ai recouvert toutes ces lézardes d'une épaisse couche de lave, ou d'une matière moins raide, caoutchouteuse, mais tout aussi solide. Car j'ai dû réveiller mes enfants encore nichés sous leurs couvertures et les aider à se préparer pour l'école, et j'ai enfoui mes états d'âme pour ne pas interférer avec les leurs. Je me suis intéressée à leurs moues récalcitrantes, leurs revendications franches de pouvoir rester au lit, puis leurs stratégies pour se couler peu à peu dans la vie sociale et imposée. Au petit déjeuner, à l'aide des tartines dans le chocolat, ils se sont fait peu à peu à l'idée de devoir débiter leur journée en activités à répartir dans les cases d'un emploi du temps qu'ils ne choisissent jamais.
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