Kazan Losey
EAN13
9782234062658
ISBN
978-2-234-06265-8
Éditeur
Stock
Date de publication
Collection
ESSAIS - DOCUME
Nombre de pages
640
Dimensions
24 x 15 x 0 cm
Poids
1018 g
Langue
français
Code dewey
791.43
Fiches UNIMARC
S'identifier

Offres

La forme de ce livre a été dictée par la nature même de l'œuvre de Kazan. Ses films sont si étroitement liés à son évolution personnelle et à l'histoire de son pays, le temps y joue un rôle si essentiel, qu'il nous a sembléévident d'adopter l'ordre chronologique. C'est lui qui nous a servi de fil conducteur pour suivre le développement d'Elia Kazan : acteur, homme de théâtre, cinéaste et écrivain.

Cette suite d'entretiens au magnétophone a été réalisée chez Elia Kazan à Sandy Hook (Connecticut) en août 1971, alors qu'il venait d'achever le montage des Visiteurs et mettait la dernière main à son roman, Les Assassins. Des propos complémentaires ont été recueillis en janvier 1972. Je remercie M. Elia Kazan qui m'a donné son temps et ouvert ses archives personnelles pour la préparation de ces entretiens.

Et aussi M. Roger Tailleur, auteur de l'un des meilleurs ouvrages consacrés à un réalisateur (Elia Kazan, Editions Seghers, Paris), guide sûr au pays de Kazan ; Mme Jacqueline Fakinos qui a transcrit une grande partie du texte et M. Olivier Eyquem qui a travaillé sur la chronologie. Ma première femme Jeannine, après avoir vu et discuté avec moi les films de Kazan, a collaboréà la traduction du manuscrit. Son aide me fut considérable.

Cet ouvrage a paru également en Grande-Bretagne et aux États-Unis ; la version que nous proposons en France est augmentée de nombreux passages qui, pour des raisons de collection et de format, avaient dûêtre éliminés de l'édition originale. L'amateur de cinéma – et de Kazan en particulier – ne s'en plaindra pas. C'est, du moins, notre espoir.

Michel Ciment

Pour cette nouvelle édition, nous avons ajouté un chapitre sur Le Dernier Nabab, le seul film que Kazan ait réalisé depuis la première parution de ce livre qui se trouve ainsi mis à jour.

Les Grecs d'Anatolie ont connu la terreur absolue. Mon père et ma mère étaient issus de familles très différentes, mais tous deux étaient grecs. Il y eut uneépoque où l'actuelle Turquie appartenait à la Grèce, pays que les Turcs ont conquis vers 1300... Mais les Grecs ont continuéà mener en Turquie la vie d'une minorité opprimée et souvent même terrorisée. Mon père est originaire de l'intérieur de l'Asie Mineure, d'une ville qui se nomme Kayseri. Les membres de sa famille n'ont jamais oublié qu'ils faisaient partie d'une minorité. Ils vivaient au milieu de massacres incessants ou d'émeutes : tout à coup, les Turcs faisaient une crise et tuaient quantité d'Arméniens, ou encore ils devenaient enragés et c'était alors les Grecs qu'ils anéantissaient en grand nombre... Ceux-ci restaient donc chez eux. Leurs maisons étaient presque barricadées, avec leurs fenêtres protégées par des volets de bois. En fait, les habitants de Kayseri aimaient bien les Grecs, mais eux s'attendaient toujours à ce que l'on massacre encore une fois les Grecs ou les Arméniens. Dans un de mes premiers souvenirs, je dors dans le lit de ma grand-mère qui me raconte des histoires que j'ai rapportées à mon tour dans America America sur le massacre des Arméniens. Et elle disait comment avec son mari, mon grand-père, elle avait caché des Arméniens dans sa cave... Les Arméniens sont plus énergiques, leur histoire témoigne de beaucoup plus de témérité, de plus de révolte. Mais les Grecs étaient rusés, ils ne se révoltaient pas et se faisaient donc moins souvent massacrer...

Les Grecs de Kayseri parlaient grec chez eux, mais au-dehors, sur la place où les hommes travaillaient et où les femmes faisaient leur marché, ils parlaient turc. Je parle encore les deux langues. Autrement dit, je parle aussi bien la langue des opprimés que celle des oppresseurs. Je suis retournéà Kayseri, en 1960, pour la préparation d'America America. Tous les Grecs avaient été déportés de cette partie du monde après la victoire de Kemal Ataturk à Smyrne en 1922. Les Turcs m'ont alors montré les ruines de la maison de mon grand-père et son puits. Je me rappelle qu'ils ont descendu un petit seau pour que je boive de cette eau, mais j'ai refusé car elle était très blanche, laiteuse, et je craignais qu'elle ne soit malsaine ; je leur ai laissé quelque argent pour réparer le puits. Ils m'ont traité avec beaucoup de cordialité et d'amitié. J'aime beaucoup les Turcs, mais je crois qu'ils n'ont jamais permis aux Grecs d'oublier qu'ils étaient une minorité. D'un autre côté, les Grecs les regardaient de haut, les considérant comme des bêtes sans culture, sans raffinement ni distinction. Bien sûr, leurs religions sont bien différentes. Il y a beaucoup de choses que j'admire dans la religion musulmane. C'est une espèce de protestantisme : on entre dans une mosquée et là, on communie directement avec Dieu sans l'intermédiaire d'un prêtre. Les Turcs ont beaucoup de qualités : leur générosité, leur art de vivre et de manger, leur naturel, l'étroitesse de leurs rapports avec la terre.

Ma mère est grecque, de la minorité grecque d'Istanbul. Elle est née dans un faubourg d'Istanbul, mais pas dans le même que moi. Ses parents, marchands de coton, importaient des objets manufacturés de Manchester et les revendaient en gros à des commerçants, grecs et turcs, qui les emportaient dans les provinces. C'était une famille plus à l'aise et plus cultivée. Son frère avait étudiéà Berlin. Ils habitaient une maison beaucoup plus belle et avaient des serviteurs. On n'avait jamais eu de serviteurs dans la famille de mon père et on n'y lisait pas d'autre livre que la Bible en turc. J'ai grandi dans une famille où des deux côtés on savait que la survie dépendait de son savoir-faire en face d'une menace permanente. C'est ainsi que nous avons apporté avec nous en Amérique le sentiment que nous étions toujours à l'étranger. J'avais alors quatre ans. Nous avons habité une sorte de ghetto grec à New York. Ma grand-mère, mes oncles et mes parents occupaient des appartements séparés dans le même immeuble, et nous déjeunions ensemble tous les dimanches. À la maison, nous parlions grec et turc. Nous n'avions pas de relations d'égalité et de liberté avec les Américains.
S'identifier pour envoyer des commentaires.